Le temps retrouvé

Il y a la deuxième chambre. Tu te souviens, quand nous avons emménagé dans ce grand appartement, c’est la première pièce que j’avais meublée et décorée avec soin, pour que son vide ne me renvoie pas chaque jour à celui qui grandissait en moi. Aujourd’hui je commence à la vider doucement : déjà le grand canapé-lit est parti, il faut trier les livres, il y en a tellement, et tout ce bazar qui traîne… et bientôt cette chambre deviendra ce à quoi elle a toujours été destinée.

Il y a ces plaisanteries qu’on fait entre nous, les amis rient parfois jaunes, mais nous ça nous fait du bien, les « pfff trier les livres tu dis ? finalement je ne suis plus si sûr qu’on ait eu une bonne idée… il est encore temps de changer d’avis non ? ben non pour l’IVG le délai est dépassé… ceci dit je peux encore accoucher sous X. »

Il y a les appels de ma mère, plusieurs fois par semaine, elle qui ne m’appelait qu’au bout d’un mois sans nouvelles, commençant invariablement la conversation par le même reproche « tu ne m’appelles jamais, tu as perdu mon numéro ? »

Il y a Jul qui m’appelle presque tous les jours de son bureau sous un prétexte ou un autre, et qui me demande « comment va ma fille aujourd’hui ? »

Il y a eu l’échographie du troisième trimestre, un geste médical, rapide, en 15 minutes c’était fini, tout va bien ? oui tout va bien, elle a déjà la tête en bas, et elle est parfaite. En sortant on s’est serré fort la main : tu te rappelles, toi aussi, la magie de ce petit point blanc qui clignote ? Même la photo 3D qu’on s’empressera de montrer aux futurs grands-parents n’est rien à côté de cette magie là, de cette Bulle de bonheur qui n’a appartenu qu’à nous deux.

Il y a ces infos que l’on distille aux amis qui ne savaient pas. Comme cette semaine, lorsque Mathilde, une semaine de retard et une grosse gueule de bois, me demande : « mais toi, ça a bien dû t’arriver de te prendre une cuite alors que tu ne te savais pas encore enceinte ? » « Oh tu sais moi, j’ai arrêté l’alcool dès le début des traitements, j’étais déjà tellement gavée d’hormones… » Elle ne répond pas, mais je me dis qu’en cas de besoin, elle saura désormais qu’elle peut me trouver pour l’entendre ou la conseiller.

Il y a ce gros ventre que j’exhibe fièrement dans la rue, dans le métro, les gens me sourient, puis l’instant d’après il y a cette femme assise à côté de moi et qui me regarde bizarrement, mais si c’est sûr, regarde ses yeux, elle me déteste, j’ai envie de m’excuser, de lui dire que moi c’est pas pareil, que je sais l’angoisse, la douleur, les traitements, mais que des fois ça marche, et c’est beau, et ça vaut le coup de s’accrocher.

Il y a ces moments où je pourrais gifler la PB qui se révèle en moi, comme lorsque j’ai répondu en souriant à ma sage-femme qui me disait à quel point j’ai de la chance d’avoir une grossesse vraiment parfaite : « on ne peut pas avoir de la malchance avant et pendant. » Elle a répondu simplement : « Malheureusement, si. » A toi qui passes ici et qui me détestes pour cette phrase, sache que je te comprends, je me suis détestée aussi.

Il y a ce carnet bleu, retrouvé en faisant un peu de rangement, dans lequel je notais mes impressions de la FIV 1. Il y a un an, j’étais enceinte, je portais en moi une squatteuse qui ne se décidait pas à s’en aller. J’ai pleuré en le relisant.

Il y a le syndrôme de Lacomme que j’ai découvert chez Pénélope et qui certains jours me cloue au canapé, impossible de marcher, mais je refuse catégoriquement de me plaindre, oui oui je vais bien, super bien même, comment pourrait-il en être autrement, cette grossesse on l’a tellement attendue ? Et puis Jul rentre du travail et à lui seul je dis la douleur, les ligaments qui tirent à m’en faire pleurer. Et lui qui a tout encaissé depuis le début, les douleurs qu’on a tues, les traitements, les piqûres me dit Reste assise, prends soin de ma fille, je prends soin de toi.

Il y a les gens qui nous demandent « alors ça y est, la chambre est prête ? » On se regarde et on sourit : non la chambre n’est pas prête, et en dehors de trois bodys achetés par ma mère (« c’était soldé, j’ai pas pu résister ») et le transat prêté par une collègue, nous n’avons encore rien pour recevoir ce bébé. « Il va falloir vous activer ! C’est pour bientôt ! » On le sait et on a hâte de faire sa connaissance. Mais on sait aussi que le plus important pour l’accueillir, ce n’est pas ce qu’on achètera.

 

PS : ne me demande pas pourquoi le titre, mais il fait sens pour moi (parce que cet article est un peu une conclusion, parce que pendant mon parcours PMA j’ai souvent, sans doute trop, eu l’impression de « courir après le temps perdu », parce que Jul et moi nous efforçons de vivre cette grossesse non pas comme une nouvelle attente, mais comme un moment à part entière, un « temps retrouvé » en quelque sorte).

Réjouis-toi plutôt d’avoir échappé à un article intitulé « Joue-la comme Lacomme » (oui, j’y ai pensé)

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À mi chemin

J’avais écrit ces lignes pour moi, quelques heures avant la deuxième échographie. Et puis je me suis souvenue que c’est justement pour ça que j’avais ouvert un blog, il y a un peu plus de deux ans. J’espère ne blesser personne avec ces mots. A celles qui m’ont demandé des nouvelles, c’est l’occasion de vous dire que je vais bien, que j’ai la chance de vivre une grossesse parfaite, et d’attendre une petite fille (pour le plus grand bonheur de son papa !) Et aussi, surtout, que malgré mon absence par ici je n’oublie pas mes compagnes et compagnons d’infortune restés à quai.

 

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Après l’attente

Voum voum voum voum. Petit cœur cogne toujours à toute vitesse, et le mien se remplit un peu plus d’amour à chaque battement.

Des maux de grossesse mineurs, en parler ici me semblerait déplacé. Et c’est tellement secondaire… A la sage-femme qui me demande comment je me sens je réponds invariablement « merveilleusement bien ! ». Elle rit, s’étonne, « à ce point là ? » Oui, à ce point là. Anémiée, fatiguée, mais heureuse.

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Amoureuse

C’est une journée qui a commencé par une immersion soudaine dans le monde des fertiles. Une journée d’abord déconcertante.

A 10h, j’avais rendez-vous pour mon inscription administrative à la maternité. Depuis longtemps Jul et moi avions décidé que le jour venu, nous quitterions sans regret le Grand-Hôpital pour l’Hôpital-sur-la-Colline. C’est donc un nouveau hall d’accueil que je découvre. Un nouvel hôpital, de nouvelles étiquettes (dont j’apprendrai plus tard que ce ne sont pas les bonnes). Une structure plus petite, mais un même dédale administratif.

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Demain, si tout va bien

Aéroport de Roissy, juin 1991.

C’est un de mes premiers souvenirs : j’ai 5 ans et je regarde mon père s’éloigner par la passerelle qui l’emmène pour 2 mois de l’autre côté du monde. Et tout à coup je pleure toutes mes larmes de mon corps. Un de ces énormes chagrins d’enfant inconsolable, sous les yeux perplexes de ma petite sœur et ceux impuissants de ma mère. Deux mois sans mon papa. La totalité des grandes vacances. L’épreuve paraît insurmontable à mes yeux de petite fille de 5 ans. En deux mois, je vais l’oublier, c’est sûr.

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À vous, les oubliées (via Mamzelle Fleur)

Cela fait un moment que cet article me trotte dans la tête. Depuis quelques semaines, une vague de « miracles » traverse la blogosphère. Comprenez des grossesses inespérées. Beaucoup de ptits deuzièmes arrivés naturellement après une fiv, mais aussi des positifs avant fiv, des « je ne l’espérais plus » d’infertiles confirmées, bref toute la panoplie. On pourrait presque […]

via Nous, les oubliées… — Les tribulations de Mamzelle Fleur

Une Bulle

Ma Bulle,

Cette semaine tu vas avoir deux mois. Deux mois que tu es né dans une éprouvette de la rencontre d’un ovocyte boosté à la follitropine bêta et d’un spermatozoïde surdopé aux vitamines C et E. Deux mois que tu as commencé ta croissance dans cette boîte de pétri qui t’a hébergée 5 jours, avant de rejoindre le nid chaleureux qui je l’espère sera le tien jusqu’au retour des beaux jours.

Ma Bulle, tu es toujours là, je le sais. Mais je tremble que ton petit cœur ait cessé de battre. Ce même petit cœur qui a fait fondre celui de ton papa et le mien il y a presque un mois. Ce petit cœur qui est au centre de nos pensées et de nos conversations, si souvent.

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Le mojito

Les deux femmes choisissent une table en terrasse, car le temps est doux pour la saison. Il faut en profiter, se disent-elles, demain on change d’heure, et il fera nuit bien trop tôt.

« Vous avez choisi ? » demande le serveur. Absorbées dans leur conversation, les deux femmes n’ont pas pris le temps de jeter un œil à la carte. « Qu’est-ce que vous avez comme bière en pression ? » demande la plus âgée des deux. Elle doit avoir la soixantaine, à en juger par les rides de son visage et les reflets argentés dans ses cheveux châtain, mais ses yeux bleu océan pétillent de jeunesse. Elle se décide pour une bière blanche, en demi. La deuxième femme semble hésiter, se mord les lèvres. Elle doit avoir la moitié de l’âge de sa compagne, le visage légèrement plus rond, mais les mêmes yeux bleu océan. « Je vais prendre la même chose », finit-elle par se décider.

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Le commencement de la suite

La reprise, enfin. Depuis la rentrée de septembre je n’avais travaillé qu’une semaine, tout cumulé. Une reprise-plus-en-douceur-que-ça-tu-meurs (d’ennui) puisque mon remplaçant ayant été nommé jusqu’aux vacances, nous sommes actuellement deux profs pour un même poste (la logique de l’éducation nationale, surtout ne pas chercher à comprendre). Depuis lundi j’ai donc la chance d’expérimenter le co-enseignement. Et le bonheur de retrouver mes petits élèves.

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Petit coeur

Arrivés en retard et essoufflés au Grand Hôpital. Je frappe à la porte des sages-femmes « Bonjour, je viens pour une visite de contrôle suite à une hyperstimulation. » Sourires, prises de sang, 4 tubes.

Pas besoin d’attendre les résultats, l’interne vient nous chercher pour l’échographie. Table d’examen, étriers, cuisses écartées. Jul s’installe derrière moi, face à l’écran. J’ai juste le temps de me dire que je suis contente que ce soit cette interne, qu’elle va commenter tout ce qu’elle voit. « Tenez, regardez, on voit l’embryon, il est bien dans l’utérus. » Première larme. « Il mesure presque 3 mm, non presque 4. Vous voyez ce petit point qui clignote là ? C’est son cœur. » Deuxième larme.

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En apnée

De retour chez moi. Concrètement ça veut dire que j’ai quitté mon lit d’hôpital pour mon canapé. Mes journées ne sont pas plus actives, mais j’ai retrouvé les bras de Jul la nuit et ça ça change tout.

Il paraît que je suis enceinte (j’ai eu envie d’écrire « pour l’instant »). Hier mon taux de ß-hCG était de 1051. Moi ça me paraissait un peu faible vu que normalement il aurait dû être de 1600 la veille, mais les médecins du service PMA avaient l’air content alors j’ai décidé de leur faire confiance.

Mercredi j’ai rendez-vous à l’hôpital pour un suivi de mon hyperstimulation. Ce sera pile un mois après la ponction. Il paraît que ma bulle sera suffisamment grosse pour qu’on la voie à l’échographie, c’est ce que m’a dit le médecin. Elle m’a aussi dit des trucs étranges, comme quoi ce sera aussi l’occasion de discuter de mon suivi de grossesse, de savoir si je veux le faire au Grand Hôpital ou ailleurs… des informations que mon cerveau a du mal à imprimer. Un manque d’oxygénation peut-être.

Tu crois que mercredi j’arriverai à retrouver une respiration normale ?

Hyperstimulation, acte 2

La gynéco de garde au téléphone : « effectivement, +3kg en 3 jours ce n’est pas normal. Passez nous voir qu’on fasse le point »

Le médecin des urgences : « bon… on va vous garder. »

L’aide soignante : « mais je vous connais, vous ! Vous étiez la chambre 538 en début de semaine. On vous manquait à ce point ? »

Jul : « elle est bien ta nouvelle chambre, plus spacieuse que l’ancienne. Tu vas être bien là s’ils te gardent toute la semaine »

Y croire encore (ou le troisième taux)

« S’il te plaît, ne pleure pas. J’ai besoin que tu y croies. »

Mercredi après-midi, c’est un zombie que Jul a ramené de l’hôpital. L’impression que plus rien ne m’atteignait, ne me faisait sourire ni ne me faisait pleurer. Mode émotions off.

Et puis une fois couchés, deux larmes, et cette phrase de Jul « S’il te plaît, ne pleure pas. J’ai besoin que tu y croies. »

C’est pour lui que j’ai décidé d’y croire, au moins pour 48h. Deux journées supplémentaires d’attente, comme un sursis. Ne pas penser au lendemain. Et ce matin, c’est main dans la main que nous sommes allés faire la prise de sang. Nous promettant mutuellement que tout irait bien, et faisant semblant de croire l’autre.

A la façon dont Jul m’a broyé la main à l’appel de la sage-femme, j’ai bien vu qu’il avait aussi peur que moi.

400ui. Comme a dit la sage-femme « ce n’était pas la peine de s’inquiéter autant ».

Deuxième taux

Troisième jour d’hospitalisation. Je tenais le coup. Malgré la solitude des nuits. Malgré le bassin dans lequel je dois faire pipi avant de le transvaser dans un récipient gradué que les infirmières viennent relever toutes les 4h. Malgré les injections de lasilix à 5h du matin, diurétique efficace qui m’envoie remplir puis transvaser mon bassin 5 fois dans l’heure qui suit l’injection. Malgré l’aide soignante qui dit « je vous ai pris des chaussettes de contention plutôt que des bas, je me suis dit que vous préféreriez » (euh moi je préférerais rien du tout…). Malgré les traits au marqueur sur mon ventre pour reprendre la mesure du tour de taille au même niveau. Malgré l’infirmière qui ne trouve plus une seule veine pour me piquer : ni dans le pli du coude, ni dans l’avant-bras, ni sur le dos de la main. Je tenais le coup grâce aux sourires des infirmières. Grâce aux encouragements des aides-soignantes (« -1cm de tour de taille, c’est super ! »). Grâce aux visites de mon chéri deux fois par jour les bras chargés de livres et de chocolat.

Je tenais le coup, jusqu’à la visite de la gynéco il y a 1h. Nouveau taux : 179. « Ça ne veut rien dire, ça peut être à cause de l’hyperstimulation que ça n’a pas tout à fait doublé. Votre corps est tout chamboulé. » Je ne fais même pas semblant de la croire. Pas tout à fait doublé ? Il était de 145 il y a 48h.

PS : j’ai rédigé ce texte il y a quelques heures. Entre temps, j’ai eu l’autorisation de rentrer chez moi, je le publie donc depuis mon canapé. Prochain dosage dans 48h. Je n’ose plus y croire. J’ai le moral dans les chaussettes -pardon, les bas de contention. 

Hyperstimulation 

Le ventre qui gonfle. De plus en plus. La sensation désagréable que ça tire. Désagréable puis douloureuse. Marcher est difficile. Se tenir debout est difficile. Puis allongée. Cinq heure du matin, plus personne ne dort. Jul qui craque « je t’emmène aux urgences ». Prises de sang. Attendez les résultats. L’échographie qui montre beaucoup d’eau dans l’abdomen. L’infirmière : on a reçu vos bêtas, ils sont à 145. Vous ne le saviez pas ? Enceinte. Enceinte ? Le médecin des urgences : on va vous hospitaliser. L’infirmière du service gynécologie : on va vous garder quelques jours, une semaine peut-être. La gynéco de PMA : c’est un début de grossesse qui a provoqué l’hyperstimulation.  L’aide soignante, toutes les 4h : je viens vérifier vos urines. Mal au ventre. Jul : je vais rentrer, bonne nuit, sois courageuse. L’infirmière de nuit : je reviendrai à minuit et 4h du matin. Bonne nuit. Toute seule. Dormir, mais comment ? Mal au ventre. Enceinte. Pour l’instant 🤞🤞

Deux bulles

Elles sont là, bien au chaud depuis hier matin. Deux petites bulles d’espoir, l’une « parfaite » et l’autre « un peu moins parfaite » dixit la biologiste.

Quant à savoir si sur les 15 bulles surnuméraires certaines ont pu rejoindre un congélateur, mystère. Pas de congélation hier, « on verra demain » m’a dit la biologiste.

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FIV 2 : des nouvelles de nos embryons

Elle avait dit « je vous rappelle demain entre 11h et 15h ». Elle a appelé à 15h24. La biologiste joue avec mes nerfs.

Elle m’a dit « Les embryons continuent d’évoluer, il y a un petit peu de fragmentation. » Comme ce n’était pas très clair pour moi (comprendre : elle m’avait parlé chinois) j’ai un peu insisté. Mais ils sont toujours 17 ? On a une idée de leur qualité ? Verdict : ils sont toujours 17, et « il y en a qui sont de meilleure qualité que d’autres. » J’ai compris que je n’en saurais pas plus, durée de l’appel : 2 minutes. « Je vous rappelle demain. »

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FIV 2 : Jusqu’ici tout va bien…

Il y a eu les mots de Jul : « Moi j’y crois tu sais. Je suis sûr que cette fois c’est la bonne. De toute façon on est tous les deux nés une année paire, alors ce bébé ne peut naître que l’année prochaine, c’est pas possible autrement. »

Il y a eu les mots de la biologiste : « Sur les 20 ovocytes mûrs injectés, nous avons 17 embryons aujourd’hui (à J2). Le transfert devrait être samedi (à J5). D’ici là, surtout, reposez-vous bien. »

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